01 jui. ~ M83 ~ Ep.1/4


l M83 l Before the Dawn Heals Us l

Après les deux Bosco, Stéphane Bodin et François Marché... rencontre avec Antoine Gaillet, ingénieur du son, technicien, réalisateur dont le nom figure depuis une vingtaine d'année au dos d'une longue série de disques divers et variés allant de Cyann & Ben à Armand Méliès, Fishbach, Yeti Lane, mais aussi le premier Zombie Zombie, Julien Doré, Mademoiselle K, Berg Sans Nipple et donc M83... autant dire un large spectre d'influences diverses et variées.

Modeste, il décrit son parcours comme un apprentissage de chaque instant, où les expérimentations avec un projet finissent par bénéficier au projet suivant.

De manière active, ça fait 20 ans que je fais ça, calcule à la louche Antoine. À la base, le tout premier truc que j'ai fait, c'est un stage dans un festival de jazz à Parthenay... et du coup, ma première approche du son et de l'ingénierie, c'était plus pour faire du live.

Il souligne que le fait que ça ait été pour du jazz a son importance, dans la mesure où c'était une musique qu'il ne connaissait pas plus que ça...

J'ai envie de dire que c'est sûrement là que j'ai commencé à cultiver une curiosité (…) en essayant, à chaque fois que je me retrouve confronté à un nouveau projet, de comprendre les codes, les schémas de chaque style de musique.

Avant ça, se rappelle-t-il, ce que je pouvais écouter, comme un gamin, c'était des trucs qui me tombaient dessus. C'était autant des trucs de soul que du rock, du rap. C'était très large.

Après j'ai quand même eu un flash avec le rock... et derrière le festival de jazz, je suis rentré dans une école de son à Angoulême et j'ai commencé à travailler à la Nef... où il passera les deux années qui le mènent à la vingtaine.

Le travail dans une salle de concert peut effectivement contribuer à faire exploser le spectre des groupes connus -et en terme de programmation la Nef n'est pas la dernière. Du coup, c'est là qu'Antoine fait une rencontre qui marque au fer la suite des événements.

Ce qui est curieux, c'est que j'étais autant fan de cinéma que de musique, et bizarrement je ne crois pas que ce soit moi qui ait choisi entre les deux.

À la Nef, je me suis hyper bien entendu avec l'ingé maison, qui s'appelle Michel Toledo !... qui lui mettra le pied à l'étrier en studio, en lui permettant de mettre en application l'apprentissage scolaire et théorique mais surtout en lui apportant ce que l'on n'apprend que sur le terrain, et qui n'est pas dans les manuels... à savoir... l'accompagnement psychologique (...) un comportement hyper agréable et très rassurant pour les groupes et les artistes.

Je pense que ça m'est resté, le côté où à un moment donné dans la manière de communiquer avec les artistes ou les groupes, tu peux vraiment les mettre dans une position de confort, qu'ils soient à l'aise, qu'ils donnent plus d'eux-mêmes... et ça c'est vraiment lui, au-delà de la technique, qui me l'a inculqué ça…

Effectivement nombre d'interviewes montrent aussi que prêt, ou pas, quels que soient les artistes, l'entrée en studio conserve pour nombre d'entre eux cette sensation de toucher au sublime, d'entrer en terre sacrée, avec tout le stress qui va avec... entre le prix que ça coûte -forcément- mais aussi et surtout ce qu'il va en sortir, voire l'obligation inhérente d'en sortir quelque chose.

Chaque artiste vit l'entrée en studio de manière différente face à ce qu'Antoine appelle la théorie du chaos, dont il faut faire naître les choses. Dès lors, même si le processus de création diffère à chaque fois, pour lui, il y a deux types d'attitudes face à la page blanche.

Face au stress et à l'angoisse de l’enregistrement, il y a vraiment deux approches, résume-t-il. Il y a des gens pour qui anticiper sur le stress et tout cadrer, ça leur permet de moins flipper, et tu as d'autres personnes, qui flippent aussi, mais je pense qu'ils ont une manière plus laid back, plus détendue d'appréhender la chose. Après... ça demande d'avoir peut-être un peu confiance en soi, se dire que quoi qu'il arrive on arrivera à retomber sur nos pattes. Les gens qui sont plutôt dans la musique improvisée sont plutôt de cette catégorie (…) ce rapport au chaos ou comment, de rien, on arrive à construire une œuvre musicale. Du coup, ça c'est l'autre extrême du processus de création, explique-t-il.

Une double variable économique et technologique est néanmoins venue bousculer le processus. Nombre d'artistes et de labels confirmeront qu'il n'est plus forcément envisageable de passer trois mois en studio, surtout depuis que les capacités d'auto production en home studio ont atteint un niveau incroyable, alors qu'autrefois l'option servait plus à maquetter et à préparer l'entrée en studio.

Antoine acquiesce.

La donne technique a pas mal changé. Il y a vingt ans, il y avait effectivement du home studio. Moi, j'avais un quatre pistes à cassettes, et l'autre extrême c’était le gros studio avec le multi-pistes, la grosse console qui coûtait hyper cher. Il y avait vraiment un écart hyper important.

Quand on était gamins, on nous parlait de Metallica qui passait neuf mois en studio, de Guns'n'Roses ou je ne sais quoi... Tu te disais mais comment c'est possible de passer autant de temps ? Et bien en gros, ils avaient les moyens techniques d'un gros studio mais avec le temps de développer ce qu'ils voulaient comme idées...

À l'heure actuelle, quasiment, un gamin qui achète un ordi avec une bonne carte son et un bon micro, c'est pas qu'il n'est pas loin, mais l’écart s'est réduit entre le gros studio et ce home studio. Du coup, tout seul dans sa chambre (...) il n'a pas de notion de temps donc, s'il a envie, il peut passer six mois pour enregistrer son disque. Il y aura forcément des moments de chaos un peu magiques où des choses vont émerger. C'est quelque part une situation qui est vachement plus confortable. Aujourd'hui, dans sa chambre, il a un moyen technique un peu moindre mais qui est quand même confortable, il a ce temps comme U2 ou n'importe quel groupe phare des années 70 ou 80 pour passer neuf mois sur son disque.

Ce qui est assez rigolo, c'est que je me retrouve assez souvent dans la situation où le gros studio est un peu fantasmé par certains (…) il y a plein d'artistes et de groupes qui arrivent avec ce qu'ils appellent des préprods, mais c'est déjà des prods en fait -elles sont déjà vachement abouties-. Ils me disent On va tout refaire en studio... mais je leur dis... Mais non c'est une erreur, il faut reprendre ce que vous avez fait parce qu'il y a déjà un chemin qui est parcouru. C'est construit. Ta guitare, si elle est faite comme ça, avec une reverb qui va de gauche à droite, c'est bien ! On va pas refaire ça mais on va partir de ce sur quoi vous êtes arrivés et aller plus loin... Par expérience, c'est un peu un truc logique... Je vais pas refaire en deux jours ce qui a été fait en six mois, ça me paraît un peu compliqué.

Y a pas longtemps, j'ai revu un documentaire sur un disque des Rita Mitsouko où en fait Chichin avait fait tout dans son home studio. Mais lui, il était plus équipé, il devait avoir un petit multi-pistes, un huit pistes, un truc comme ça... et Conny Plank, le mec qui faisait toutes les ziques de krautrock en Allemagne, quand il va vu ce mec-là débouler avec ses maquettes vachement abouties. Il lui a dit Passe-moi ton multi-piste, je récupère tes huit pistes, on part de ça, et puis on rajoute des choses. On va étoffer ta prod mais ta base de prod, elle est déjà hyper saine... et en fait, je me suis rendu compte que ce schéma de reprendre un peu une préproduction et de la pousser un peu plus loin, je l'avais pas inventé. Du coup ça m'a conforté. J'ai eu le bon instinct... de ne pas dire, Ça c'est des maquettes, on va refaire mieux parce que moi je suis un pro...

En gros tout ça c'est de plus en plus flou et des gamins de 17 ans, on en a plein, surtout en electro, qui déboulent avec des bonnes prods. Ce sont les idées qui prévalent sur tout en fait … si t'as une bonne idée, le morceau est là.

Je pense qu'il y a un truc qui a décomplexé beaucoup de français, ça a été la French Touch. Quelque part, d'un coup, il y a eu une crédibilité internationale artistique (...) L'approche était différente.

Ça a fait du bien à l'estime de la musique française qui du coup se sentait plus légitime … On voit encore aujourd'hui des étoiles dans les yeux quand on parle de Air, Phoenix, Daft Punk, au quotidien, depuis 15 ans... puis là récemment il y a eu Christine and the Queen. Je pense que ça a un peu surpris tout le monde. C'est un artiste différent (que les Anglo-Saxons) n'ont pas et du coup, elle a sa place. C'est important.

Je parle même pas de goût, je vois comment les choses résonnent... Quelque part, tu peux aussi te dire que Daft Punk c'est que des samples et que le dernier album c'est une pompe de la disco des années 70 mais il y a un truc qui est quand même assez intéressant, c'est que tu vois que c'est une forte empreinte à chaque fois, et c'est valable pour Air et tous ces artistes-là. Quand tu mets leur disque, il y a une formule assez forte et qui ne se retrouve pas outre-Atlantique, et, en tout cas, t'as pas 40.000 groupes comme Air, comme Daft Punk. Mine de rien, c'est assez unique.

C'est ce côté unique qu'il a quelque part retrouvé dans son travail avec M83. Et une méthode de travail entrant dans la seconde catégorie, à une époque où Anthony se retrouvait seul à la barre.

Là où j'ai vraiment commencé à bosser avec lui, c'est sur le 3e album, Before the Dawn Heals Us, explique Antoine. J'ai fait ce disque-là sans du tout me poser de questions... de comment le disque allait avoir un écho ou comment il allait résonner chez les gens. Quand on l'a fait avec Anthony, on faisait comme on avait envie de le faire… J'ai adoré faire ce disque-là parce que c'était aussi un moment de bascule... C'est là que je me suis affirmé en tant que réal.

Pour le coup c'est quelqu'un... je ne dirais pas freestyle mais pareil. Ce que j'ai appris à appréhender avec lui notamment, c'est ce côté un peu laid back, une nonchalance, où t'as l'impression que c'est un peu branleur mais en fait c'est une petite mise à distance pour être plus concentré. Il y a des moments où j'allais bosser sur les prises de batteries, le séquençage... Lui du coup, il allait faire autre chose. Moi j'étais actif et lui était plutôt passif. Mais à un moment donné, quand il revenait, il avait une oreille fraîche. Ça j'aime, ça j'aime pas ! Donc, c'était assez agréable dans le sens où il avait un focus différent. Il avait des moments d’hyper-concentration sur un son, sur une grille et puis des moments où il se mettait vachement en retrait... et ça, je l'ai compris après... mais c'est un truc de maturité.

Je trouve ça très fort en fait d'arriver à lâcher un peu... Je trouve que les gens sont trop tout le temps, tout le temps, dans le détail... C'est pas très sain au final, et je pense que le côté quand tu laisses faire, que tu as un détachement, et que tu reviens... les choses te sautent aux yeux et aux oreilles... Cette dualité de concentration, c'est primordial, et moi-même maintenant j'avoue, je le fais.

Pour le coup, il est difficile de ne pas admettre que Before the Dawn Heals Us a effectivement marqué un tournant dans la carrière de M83, mais de manière un peu atypique pour un disque français qui s'est exporté... de manière décalée, en deux temps, comme l'explique Antoine.

On fait le disque... très bien... il a son petit succès en France. C'est pas non plus la folie !... se souvient-il. Et en fait, un an ou deux après, il est en tournée aux États-Unis... je pars avec lui etc... et je me rends compte de l'écho qu'a eu ce disque-là aux Etats-Unis !!! Attention, on ne parle pas de ventes de millions de disques, mais, en fait, il y a toute une scène indé américaine, les college radios, pour qui ça a été un album marquant.

Je crois que, quelque part, nous on écoutait beaucoup du My Bloody Valentine, Ride, qui avaient été fait dix ou quinze ans avant. Il y avait cette influence qui était très présente. C'était notre cœur, une musique qui nous avait beaucoup marquée... sauf qu'aux États-Unis personne n'avait jamais écouté My Bloody Valentine et Ride. Ils ne connaissaient pas du tout... donc en fait quand M83 est arrivé avec ce disque-là, c'était quelque chose de nouveau pour eux. Ils n'avaient jamais entendu les synthés qui pleurent, le côté très noise des synthés, le truc avec des boîtes à rythmes à moitié mélangées avec des batteries... un peu instrumental avec des voix éthérées... Ils n'avaient jamais entendu ça et du coup, je pense que ça a marqué aux États-Unis parce que c'était nouveau, qu'ils entendaient un truc qu'ils avaient jamais entendu.

Pour eux, c'était pas vraiment de la French Touch, c'était pas identifié en tant que tel... Et je ne suis même pas certain qu'aux États-Unis ç'ait été marquant que ce soit français. Il n'y avait pas le côté exotique que pouvait avoir Phoenix ou Air et dire Ah, ça c'est la France ! Versailles ! Le fantasme de la culture française… Après, c'est rigolo, au fur et à mesure, M83 a eu sa vie aux Etats-Unis et je trouve qu'Anthony a réussi à américaniser sa musique dans le sens où (…) le morceau qui a cartonné, Midnight City, c'est vraiment un pur morceau ricain... Il n'était pas vraiment d'un continent spécial... il est devenu un peu plus ricain que les ricains (…) tout en gardant son ADN.

C'est quelqu'un que j'estime beaucoup parce que je pense que beaucoup se seraient fait écraser par le côté hollywoodien. C'est une industrie, c’est compliqué de mêler le processus de création et cette industrie (…) Je trouve qu'il a réussi à lier les deux pour ça je l'admire.

Ce qui n'est pas évident avec cette musique-là, c'est que c'est une musique dense au niveau son. Je me rappelle quand je mixais les titres de ce disque-là, j'avais besoin de faire pas mal de pauses parce que c’était très fatiguant. Quand t'écoutes tout le disque, ça dure une heure... moi, je passais quinze heures par jour dessus. Donc c'est vrai que le rapport, ne serait-ce que physique, au son, du coup, il n'est pas le même. Je faisais pas mal de pauses, j'avais plein de crampes dans le cou, raconte-t-il, en mimant la position avec la souris devant l'écran.

C'était éprouvant, il y avait beaucoup de défis techniques et après, il y avait un truc très curieux... c'est assez hors format comme disque, dans le sens où il y a des morceaux pop mais aussi des morceaux un peu progressif où t'as pas vraiment de structures... Tu te demandes Comment tu appréhendes l'esthétisme de quelque chose comme ça. Tu sors un peu des codes convenus. Il faut plus ou moins t'imposer des règles... Comment doit sonner le truc et quelle doit être la finalité de ton morceau…

T'as pas de référent tout le temps. Il y a des moments où t'es un peu en terrain inconnu, il faut un peu se fier à ton instinct... Au final, j'aime comment ça fonctionne, la narration du morceau est chouette, on se ballade, on passe de pièces en pièces et voilà !!

Chose amusante, mais pas inhabituelle. Suite à cet entretien, je suis allé réécouter ce disque dont j'avais gardé une certaine perception liée à une époque, et à un ressenti, qui se sont trouvés modifiés par le fait qu'Antoine ait quelque part décrit cet album de M83 comme plus post-rock, ce que je n'avais pas forcément perçu comme tel a l'époque... Mais dans un sens, effectivement, au-delà de My Bloody Valentine, on peut y trouver de nombreuses similitudes avec ce qu'a pu faire Mogwai à une certaine époque.

Je suis sûr qu'il vous arrive aussi régulièrement de redécouvrir certains albums de manière inattendue. C'est toute la beauté de la musique, n'est-ce pas ?

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