30 déc. ~ The Married Monk ~ Ep. 1/2


l The Married Monk l Belgian Kick l

La réédition en vinyle de l'album The Belgian Kick de The Married Monk date de 2015. Combien de fans ont espéré qu'elle annonçait un nouveau disque ?

L'album lui remontait déjà à 2004 et puis plus rien, si ce n'est, mais ce n'est pas rien, la pièce d'opéra contemporain Elephant People qui réunissait, entre autres, certains des derniers membres en date du groupe... Christian Quermalet, Philippe Lebruman et Etienne Jaumet.

... derniers membres en dates, parce que depuis 2008, silence radio... et surtout parce que depuis There's The Rub, le line up a systématiquement évolué au point de se demander si la raison pour laquelle The Married Monk s'emploie au singulier ne réside pas dans son dénominateur commun, Christian Quermalet.

D'autres faits ont régulièrement laissé la porte ouverte à un retour du Moine marié, Christian n'ayant de toute évidence pas remisé les gants, puisqu'il apparaissait aux côtés de nombreux autres artistes... et qu'il était assez logiquement présent au générique de la création Génération X* qui donna lieu à (seulement) trois concerts fin 2015/début 2016 - même si la discographie de The Married Monk était dans un premier temps chez Rosebud/Barclay et non chez Lithium.

[ Les Tétines noires (...) si je n'avais pas fait partie de ce groupe-là...

je ne ferais pas la musique que je fais maintenant ]

Très bien mais The Married Monk dans tout ça ?

Au milieu de toute la fluctuance d'entourage, Christian refuse d'emblée l'étiquette du chef de file entouré de musiciens quand il s'agit de parler du groupe.

C'était pas des musiciens, c'était LE groupe, tranche-t-il. C'est vraiment un groupe à part entière à chaque fois, même s'il y en a eu quinze versions ou dix versions... Je n'aime pas les gens qui disent C'est mon batteur ou C'est mon guitariste, ça, ça m'énerve, je ne supporte pas…

Ça ne se borne pas qu'à la musique, ajoute-t-il. S'il y avait un gars dans le groupe que je ne voyais plus ou que je ne voyais pas en dehors de la musique ça m'énerverait (...) C'est un peu pour ça aussi qu'on a changé, souffle-t-il. Il faut vraiment que ce soit raccord sur les deux tableaux, musical et humain, parce que sinon c'est pas... c'est un peu... c'est chiant ! C'est comme ça ! Autrement, j'y arrive pas.

Malgré toutes les inflexions de line up, notamment au niveau des batteurs, mais autour également, le groupe a accueilli et a vu tourner une belle dizaine de musiciens, dont Stéphane Bodin époque The Jim Side LP, passé depuis par Bosco, Prototypes, Blackmail,... Jean-Michel Pirès, également associé à Mendelson, Bruit Noir, Bed, Numbers not Names,... sans compter Etienne Jaumet (Zombie Zombie, Richard Pinhas, Herman Düne,...) sur The Belgian Kick et Elephant People... Malgré tout ça, il se dégage une constance... Les disques de The Married Monk bruissent d'une plaisante ambiance nostalgiquement rêveuse, sur The Belgian Kick presque plus que sur les autres.

Les claviers, omniprésents, constituent les éléments fondateurs d'un univers clair-obscur dont les racines vont chercher au plus profond du parcours d'un Christian Quermalet qui fit ses armes au piano, certes, mais qui fit le choix un jour de prendre la basse dans le groupe Les Tétines noires... dont il a fait partie pendant cinq ans, à Cherbourg, avant la parution du premier disque du combo arty-punk.

J'ai encore les démos, qu'on a numérisées, d'une répet' dans un grenier chez les parents d'Emmanuel, confie-t-il au sujet d'Emmanuel Hubaut, chanteur du groupe qui glissera vers quelque chose de moins dadaïste et de plus industriel sous l'appellation LTNo, et dont le paternel, Joël, plasticien et performer de son état, faisait partie d'un groupe de référence pour certains anciens... New Mixage.

Des histoires de pommes qui ne tombent pas loin de l'arbre…

Si je n'avais pas fait partie de ce groupe-là, admet Christian, je ne ferais pas la musique que je fais maintenant.

Si je fais cette musique-là, réfléchit-il, en fouillant on peut trouver...

J'ai fait et écouté beaucoup de musique classique... En gros mon itinéraire, c'est... je suis né en 66, j'ai commencé à écouter de la musique disons à 5-6 ans, j'écoutais je ne sais pas... Jeane Manson, de la variet', je n'achetais pas de disques mais j'écoutais ce que j'entendais à la radio... Boney M ou ce genre de trucs... Abba !

Après... ma mère m'a acheté un truc des Beatles, et là je me suis dit Ah ouais quand même ! C'était une compilation qui s'appellait Oldies but Goldies. Très sixties. Ça s'arrête avant Revolver, et encore ! Bien avant !... Rubber Soul même. C'est rock quoi !

Le reste j'y suis venu après. J'ai découvert Queen quand j'étais ado, détaille-t-il, alors que viennent instantanément en tête les albums News of the World (77), Jazz (78), A Night at the Opera et A Day at the Races (75-76). La bonne époque ! Avant 80 !, ajoute-t-il. Ce n'est pas une influence, mais un gros choc quand même... et puis après, en rencontrant un copain, je suis tombé sur tout le côté un peu new wave, très extrême parfois, et puis les Cure, mais ça c'est un peu classique.

[ Je suis allé en vacances à Berlin, en 88 (...) il y avait un petit club

et je vois marqué là-haut... The House of Love ]

De fait, l'écoute, addictive, que peut susciter le diptyque R/OC/K/Y-Belgian Kick, laisse filtrer quelques ambiances à la Gaston Leroux et son Fantôme de l'Opéra... une noirceur, supposerait-on, qui trouverait donc quelque origine dans ces débuts dans le nord du Cotentin.

Non ! La noirceur était déjà là. Même si je ne composais grand chose, confesse Christian, qui juge plutôt que cette époque lui aura surtout apporté le goût de l'expérimentation.

On ne faisait pas de musique expérimentale... mais à l'époque un peu plus quand même. C'était des structures de chansons pas forcément couplets-refrains comme il y a dans la pop... et c'était aussi le fait qu'on soit parfois travestis à l'époque (...) On était qualifiés de groupe gothique alors que ce n'était pas du tout le propos... on n'avait pas de chapelets ou ce genre d'accessoires.

Tu ne peux pas imaginer ! Quand t'as dix-huit piges et que tu habites à Cherbourg... On te propose de jouer dans un groupe comme ça ! Tu dis oui tout de suite ! Ça t'emmène autre part.

Après, je suis parti. Je suis allé à Caen faire mes études et là j'ai écouté un maximum de trucs barjots, Virgin Prunes... tous ces groupes-là, que j'adore toujours (...) des groupes comme Bauhaus. Je suis un grand grand fan encore. Je trouve que c'est un groupe extraordinaire Bauhaus, pour moi ce sont des gens qui ont fait plein de choses différentes, même des choses punk, etc... C'est un de mes grands plaisirs musicaux que d'avoir écouté ça. Il y a le Gun Club, aussi, dans le même genre, qui n'était pas new wave puisque c'était une sorte de blues-punk mais avec des trucs un peu vaudou des fois, donc ça pouvait se recouper.

Tous ces trucs-là, ça a duré et j'étais un peu sorti de tout ça... je suis allé en vacances à Berlin, en 88, Berlin Ouest ! parce qu'il y avait encore le mur... et il y avait un petit club (...) le Loft Club et je vois marqué là-haut The House of Love ! ... Qui c'est ? fait-il mine de s'interroger. Je n'avais jamais écouté la moindre note, je ne connaissais même pas le nom, et là, grosse claque dans la gueule ! Là, je me suis dit Ah d'accord !

Ils étaient encore très dans les eighties les mecs, parce qu'il y avait du chorus sur les grattes, tout ça, mais bon, il y avait un truc, ajoute Christian, sourire aux lèvres... Puis après, il y a eu les Stone Roses qui sont arrivés l'année d'après, et là...

J'ai toujours gardé une espèce d'affection pour une certaine musique de cette époque entre 78 et 88, résume-t-il.

[ J'admire les gens qui balancent une bombe atomique en 2'50 ]

La suite ? Un premier disque There's The Rub (1993) écrit depuis Londres... ce qui achève en soi de retracer un itinéraire initiatico-géographico-musical qui explique, par exemple, pourquoi la texture synthétique appliquée aux batteries de R/O/C/K/Y ne prend pas une ride, proposant même une sorte de pop intemporelle qui lorgne vers des composantes plus electro.

Oui, je comprends, c'est pas faux, acquiesce-t-il avant de nuancer. Sur R/O/C/K/Y, il y a un peu de boites à rythme un peu cheap sur lesquelles on a rajouté des batteries, mais y a toujours eu de la batterie sur les albums (…) même si elle est un peu planquée des fois. Sur The Belgian Kick, ce sont des vraies batteries.

Mais est-ce qu'on fait de la pop ? Déjà ! s'interrompt Christian. J'avais répondu à une interview en Angleterre un jour... le mec me demandait si on faisait de la pop... et je lui avais dit de la twisted pop, ajoute-t-il, évoquant l'émergence dans les années 80 de cette étiquette 'pop anglaise' sur la foi d'une certaine ligne claire... avec l'arrivée de groupes comme The Smiths ou Echo and the Bunnymen.

Tout ça c'est des conneries, balaie d'un revers de la main celui dont la musique du groupe peut être considérée comme hors format. Ce qui est sûr, c'est qu'avec des chansons dépassant allègrement et régulièrement les 2'30/3'00 de la chanson pop, sur fond de format couplet-refrain malmené, The Married Monk a toujours un peu malmené la définition du genre.

J'admire les gens qui balancent une bombe atomique en 2'50. Ça c'est dur ! confie-t-il avant de lâcher... Les Ramones l'ont fait des fois... Pour moi, c'est de la pop, les Ramones. C'est de la pop un peu nerveuse, un peu bourrin, mais c'est de la pop !

Adepte de l'exercice de la reprise, The Married Monk faisait une version allongée de deux minutes du titre Beat On The Brat sur The Jim Side. Le titre orignal faisait 2'32...

Captain Beefheart, Kate Bush, John Barry, via Nancy Sinatra, l'exercice de la reprise devient exercice de style, à l'image de cet éventail des pistes évoquées qui nourrissent le groupe.

On essaie de vraiment changer l'ambiance du morceau, explique-t-il. Généralement on en met deux par album. C'est une sorte d'hommage à des groupes qu'on respecte.

De fait, au regard du profil général du groupe à chaque album, il devient impossible d'écouter The Belgian Kick sans imaginer y ressentir un ascendant de musique classique, plus ou moins baroque, comme pouvait l'imprimer dans les années 70 des groupes qui avaient souvent comme seul background, soit du blues, soit du classique.

Ah bin Aphex Twin n'existait pas à l'époque, lance-t-il... avant d'ajouter... Tu sais que McCartney, quand il a écrit Black Bird pour les Beatles, c'est des accords de Bach ?... et il en a changé l'ordre (...) Mais c'est un gros fan de classique McCartney, enfin ça s'entend... C'est vrai qu'à l'époque ils avaient moins le choix.

Christian confesse néanmoins son admiration pour un pianiste classique autrement doué.

Ma mère était pianiste, amateur. Elle était prof. C'est vraiment une des premières choses dans lesquelles on a baigné, le classique, mais le piano avant tout.

J'avais douze ans quand ma grand mère a gagné un voyage avec sa banque... un voyage aux Baléares. Et donc il y avait une place pour moi... C'était payé, on n'aurait pas eu les moyens sinon. Et dans ce voyage (...) j'ai visité la maison de Chopin, qui y a séjourné avec George Sand. Il y avait son piano et tout ça... et donc là je me suis vraiment intéressé à Chopin...

C'est quand même une bonne brutasse ce mec, s'exclame Christian. Ça a l'air très simple comme ça ! C'est élégant, mais c'est monstrueux à jouer. Bien jouer du Chopin, il y a très peu de gens qui y arrivent, et pourtant t'entends ça dans les musiques de répondeur... ta banque ou la CAF, mais les gens n'ont pas idée de ce que ça veut dire... musicalement, c'est absolument...

[ Il y a des gens qui m'ont dit... Fais un album solo ! ]

Classique, pop, folk, mélangeant acoustique, organique, synthétique, The Belgian Kick offrait des arrangements qui, sans être bridés ne craignaient pas l'audace, évitant les clichés d'une époque, sans parler du fait, que ce soit le premier album du groupe avec un réel quatuor à cordes.

Résultat, The Belgian Kick ne vieillit pas non plus... Et Christian d'acquiescer, refusant assurément de laisser un morceau s'ancrer dans son époque par crainte qu'il vieillisse mal.

Quand tu réécouteras Justice dans 25 ans, il y en a qui diront Oh putain ! parce que c'est très très... C'est EdBanger, résume-t-il. C'est Zdar, les mecs comme ça qui produisent... Même les groupes de rock genre Phoenix... ils ont un son très typé en fait ! Je ne sais pas si ça passera les années. On verra !

En soi, les choix de The Married Monk font surtout écho au goût pour l'expérimentation que Christian évoquait. Ils jettent une lumière sur cette génération, X ou pas, à cette nébuleuse de musiciens de cette époque étiquetés et catalogués pop et qui, avec le recul, en coulisses, ont réconcilié, le rock ou la pop classiques et l'electro... que ce soit Stéphane Bodin, Jean-Michel Pirès ou Etienne Jaumet, qui ont un carnet de bal largement plus ouvert que la moyenne des artistes, au même titre que Yann Tiersen, pour qui l'étiquette Amélie Poulain a longtemps masqué une pratique et une curiosité pour la musique électronique** beaucoup plus large que le simple violon et autres pianos jouets...

Au même titre que Katerine, ajoute Christian, en référence à l'album Magnum produit par SebastiAn... Il y a pas mal de trucs electro... Sexy Cool... c'est electro (...) et au début, il faisait une espèce de salsa très acoustique, rappelle-t-il, ajoutant être séduit par l'idée de... déplacer le curseur entre complètement electro, un jour, et acoustique un autre...

Ça dépend des morceaux ! conclue celui qui a passé ces dernières années à jouer les titres et mixer les albums des autres.

Mais Christian Quermalet est homme de paradoxes...

Il y a des gens qui m'ont dit... Mais fais un album solo, fais un album solo !

J'ai pas eu envie en fait, dit-il. J'aurais pu le faire, effectivement, mais j'ai pas eu envie. J'aime bien être un groupe... redit celui qui déclarait, courant mai 2016, dans une interview au webzine Buzzonweb, ne pas être très doué pour les fins...

Effectivement...

...à suivre

* Première représentation à Canal 93, à Bobigny.

** cf le projet E S G

#blancbleu #IcidAilleurs #Nantes #Cherbourg #Rennes

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Patrice Mancino

French-o-rama, 365 disques qui ont marqué mon parcours d'insatiable fan de musique(s), né avec la radio FM et devenu programmateur de radio indépendante obstinément défricheuse. 

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