25 nov. ~ Olivier Mellano ~ Ep. 1/3


l Olivier Mellano l How We Tried (...) l

Version corrigée.

Olivier Mellano, un nom qui circule depuis bien plus longtemps que son insatisfaisante notoriété ne le laisse entendre...

Pourtant le violoniste devenu l'un des guitaristes les plus créatifs de la scène française et au-delà n'a guère d'égal sur la scène made in France et le nombre de ses collaborations et de ses projets dans les sphères artistiques, musicales, théâtrales, etc... en font une figure incontournable injustement cantonnée à l'underground.

Le pire est que ce n'est pour autant pas par flemmardise... à l'image de ce projet gargantuesque appelé, simplement - bonjour l'euphémisme - How We Tried a New Combination of Notes to Show the Invisible or Even the Embrace of Eternity... et qui voit la participation de l'Orchestre symphonique de Bretagne, de la soprano Valérie Gabail, des MCs Arm, Black Sifichi et IconⒶclass de Dälek et Simon Huw Jones du groupe And Also The Trees

Cinq années auront été nécessaires pour répondre à une commande pour l'Orchestre symphonique de Bretagne qui sera déclinée en multiples versions musicales classiques, donc mais aussi rock et electro, pour cet adepte des créations multi-couches.

Oui alors, le multi-couches, ça a toujours été un petit peu mon truc, j'ai l'impression, une sorte de maximalisme, sourit-il. Cinq ans (...) parce qu'il y a eu effectivement plein de couches successives. Il y a eu d'abord la commande symphonique après il y a eu la version électrique.

[ au début c'était juste une commande de l'Orchestre symphonique de Bretagne...

qui après s'est dépliée en toutes ces choses ]

D'abord la transcription des partitions, explique-t-il au sujet de la première déclinaison de la pièce et son univers classique vers quelque chose de plus rock. Ensuite l'enregistrement...

... j'ai enregistré dix-sept guitares, une par une, etc... il y avait trop de choses... J'ai fait des tendinites au bras. j'ai dû arrêter pendant deux mois. Ça été vraiment très très... dit Olivier laissant la fin de sa phrase en suspension.

Après, il a fallu faire les transcriptions pour que ce soit joué sur scène. Puis il y a eu la version electro qu'on a fait à distance avec Dälek. Donc il a fallu faire tous les arrangements electro, tout un travail sur les textes, sur la prosodie aussi, parce qu'il y avait 7-8 langues... Ça a été un vrai travail de trouver la prosodie de langues que je ne parlais pas, la traduction en anglais pour le faire entièrement en anglais avec Simon, puis le travail avec Simon pour la voix avec les guitares. (...) plus la réalisation pour les trois films...

Et Olivier de résumer anodinement... Donc voilà, il y a eu trois films, trois versions, les versions croisées, le travail avec la danseuse pour le live, la scénographie... il y a eu tellement de couches... donc ça a bien pris cinq ans pour faire tout ça, alors qu'au début c'était juste une commande de l'Orchestre symphonique de Bretagne qui après s'est dépliée en toutes ces choses.

Fallait-il d'une certain façon s'attendre à autre chose qu'un beau grand dérapage de la part de quelqu'un qu'il est facile de qualifier de talentueux mais à sévère tendance boulimique.

Oui, en fait une fois finie la version symphonique, j'avais cette matière de partitions, et là, je me suis dit... Ah tiens ! Ça serait quand même marrant d'essayer de voir ce que ça donne... parce qu'il y a des parties, je les entendais vraiment avec plein de guitares, et avec une batterie, et je me disais Ça va vraiment être chouette avec le symphonique mais avec un gros battement bien binaire derrière, ça peut être chouette !! raconte-t-il.

Et puis après, j'avais tout les fichiers Midi. Donc j'ai essayé des trucs avec des instruments electro et ça sonnait super bien aussi. Donc la possibilité des deux autres versions est apparu assez rapidement, et après, ça a été un peu le travail de faire tout ça... Il y a eu le mixage. Il y a eu trois mixages différents. En gros... tout ce qu'on fait sur un album mais multiplié par je ne sais pas combien. Et tout ce qu'on fait sur un live mais multiplié par je ne sais pas combien. Donc ça a pris vraiment cinq ans.

Un projet purement pharaonique, aux allures de Tour de Babel pour ce projet aux textes écrits en plusieurs langues différentes.

Il y a un peu d'hébreu au tout début. C'est juste quelques phrases, il y a du finnois, parce que la chanteuse Valerie Gabail parle finnois. Donc j'ai écrit une espèce de petit conte qui s'inspirait un peu du Kalevala, des mythes et mythologie du Nord, une sorte de faux conte sur l'invention de la musique et du son...

Avec en plein coeur, une autre langue, une sorte de suite mathématique...

... tout à fait ! Alors ça, c'est une tentative d'expliquer le truc par les mathématiques et par le nombre d'or, etc... et il y a deux extraits qui ne sont pas de moi...

... Il y a un extrait de Dostoïevski tiré Des Démons, sur l'expérience mystique de Kirilov dans la dernière partie Des Démons, traduit par Markowicz, et un autre extrait de Novalis, en allemand, un auteur romantique allemand (…) j'avais envie d'entendre de l'allemand à ce moment-là dans la pièce et ça tombait parfaitement bien. Ce sont les deux seuls emprunts...

Sinon, il y a des trucs grecs qui reprennent des choses un peu mythologiques, on va dire, l'italien, parce que c'est un peu la langue de l'euphorie et du lâcher-prise, l'anglais qui est plus analytique... chaque langue est un peu comme un personnage... et dans la version electrique et electro, tout est en anglais, sauf ce passage que Simon a tenu à faire en russe. Il en parle tout le temps, il dit Pour moi le hi-light ça a été de chanter en russe !! , sourit Olivier en se remémorant tout de même les moments magiques qui ont égrène le processus de mise en place de ce triptyque insolent.

[ j'ai essayé avec pas mal de rappers en France...

ça ne marchait pas ! Ils étaient à la ramasse totale]

Je suis super fan d'And Also the Trees. À un moment, il m'avait contacté avec son duo November, qu'il fait avec le batteur des Young Gods, Bernard Trontin, une sorte de truc ambient electro à la Scott Walker mais super beau. Il m'avait contacté parce que Bernard Trontin lui avait dit Contacte Olivier Mellano à Rennes il a peut-être des plans pour jouer, etc...

Voilà ! On avait sympathisé un peu à distance. On s'est rencontrés sur un concert, j'étais aller les voir, je commençais à penser à ce projet et je me disais que ça serait vraiment parfait pour la voix du How We Tried electrique... et il s'est lancé dans le truc. Pour lui, c'était la première fois qu'il chantait autre chose que sa musique. C'était pas simple pour lui, ça a été un taf dément. Il ne lit pas la musique non plus et du coup, c'était marrant, je lui chantais, il répétait... détaille-t-il avant d'évoquer que l'épreuve n'avait été moindre pour les guitariste amenés à jouer la pièce sur scène.

J’étais hyper content d’avoir ce casting ! Arm, on travaille ensemble depuis... houlà... Black Sifichi, c'est venu très vite. Ça été super de travailler avec lui. J'adore sa voix... et pendant très très longtemps, j'ai essayé avec pas mal de rappers en France. Ça ne marchait pas ! Ils étaient à la ramasse totale. Ils ne venaient pas aux rendez-vous, ils étaient en retard... c'était compliqué ! Il y avait toujours un truc qui n'allait pas... et puis, à un moment, je commençais vraiment à être le dos au mur... J'étais à un mois ou deux de la fabrication, et je n'avais toujours pas la voix...

... et je me suis dit Un de ceux que je préfère c'est Dälek. C'était celui auquel je ne pensais même pas demander.

Je le checke sur Facebook. Je lui envoie un message et, dans l'heure, il me répondait. Il voulait absolument le faire. On a parlé d'argent, c'était réglé. Et puis, quinze jours après, je lui avais envoyé les textes et il me renvoyait ses tracks. Super pro, super clean, en ayant réécrit des trucs comme je lui avais demandé. Dément, et une rencontre humaine incroyable. Et donc on ne s'est rencontrés qu'après, pour le concert, mais on a fait l'album à distance comme ça ! C'est Will Brooks. À l'époque, il avait aussi IconⒶclass, son projet solo. Et puis, on a refait un petit truc l'an dernier à Montréal, un truc guitare/machines improvisé. Y avait personne au concert mais c'était cool, ajoute-t-il

Cinq années, des tendinites, un casse-tête sans précédent, mais des rencontres et des moments magiques, une fierté méritée au regard d 'un projet de cette taille... malgré le relatif échec du projet au regard de l'investissement consacré pour ce qu'il présente de manière anodine... une commande symphonique.

J'étais très honoré de cette commande, donc j'ai vraiment voulu m'y plonger, tempère-t-il.

C'était après La Chair des anges. C'est l'ancien directeur de l'Orchestre symphonique de Bretagne, qui est maintenant le directeur de l'orchestre de Radio France, Jean-Marc Bador, qui à l'époque m'avait commandé ça. Il avait vu La Chair des anges. C'était à l'Antipode, ils l'avaient invité... explique-t-il pour retracer ce qui amena donc un musicien de l'indie rock à faire une pièce pour orchestre.

J'avais d'abord fait des pièces pour clavecin, et après j'avais fait des pièces pour guitares électriques pour une chorégraphe qui s'appelle Christine Leberre... donc une pièce qui s’appelait La Chair des anges, au clavecin. Puis j'avais enregistré ces pièces pour clavecin... j'avais fait un petit CD, comme ça, un 2 titres sorti à l'époque par Richard Gauvin (des Rockomotives à Vendôme, NDLR).

... et c'est tombé dans les mains de Patrick Zelnik... je ne sais plus comment. Et un jour, il me téléphone et me dit Je veux vous voir ! Vous venez chez nous, chez Naive Classique. Vous faites tout ce que vous voulez !! J'étais sur le cul ! il m'a dit Vous faites ce que vous voulez ! Donc, j'ai composé des quatuors à cordes, j'ai composé d'autres pièces et j'ai enregistré les deux-trois pièces déjà existantes, que j'ai complétées... et ça a donné La Chair des Anges.

Après, quand j'ai eu la commande de l'Orchestre symphonique de Bretagne, je leur ai proposé de sortir ça, en licence.

... et le gros label indépendant a fermé...

Oui, convient Olivier. D'ailleurs, ils ont tout mis au pilon sans me demander. Tout est parti ! C'est con ! Parce que j'ai plus de disques, j'ai plus d'album. Il y en avait certainement des centaines que j'aurais pu récupérer ou racheter. C'est vraiment triste... un boulot de cinq ans, parti comme ça...

[ une des rasions pour lesquelles ça n'a pas marché...

c'est que les gens n'ont pas le temps d'écouter de musique ]

J'ai les masters* parce que c'était en licence, à moi et aussi un peu pour la version symphonique avec l'Orchestre de Bretagne, puisqu'on est coproducteurs de ça, mais sinon c'est moi qui ai tout payé.

Un album qui n'aura en plus été joué qu'une fois, en marge des Transmusicales de Rennes au moment de sa restitution scénique.

C'est un album qui m'a couté vraiment cher... Personne n'a voulu programmer ça, et puis voilà, l'album a eu des belles chroniques. Ça, je suis bien content mais je sais qu'il ne s'est pas vendu beaucoup, regrette-t-il à juste titre, au sujet d'un album concept somme toute très dark, dont il ne fallait peut-être pas s'attendre non plus à en vendre objectivement des palettes.

C'était pas dans les codes de la musique contemporaine française, en tout cas, cherche-t-il à expliquer. On aurait été aux Etats-Unis, en Angleterre, ces croisements, ils se font beaucoup plus facilement... et je suis toujours pas assez connu pour aller jouer là-bas... ajoute-t-il, dressant l'amer constat des difficultés rencontrées en France pour ce genre de projets, puisque le même schéma s'est reproduit pour son nouveau projet de bagad breton sublimé, No Land, avec Brendan Perry.

C'est un disque vraiment dark, peut-être, nuance-t-il. Moi, je ne vois pas ça dark, je sais que c'est dense.

Pour moi, une des rasions pour lesquelles ça n'a pas marché, c'est que les gens n'ont pas le temps d'écouter de musique. Ecouter trois fois 40 minutes d'un bloc (…) Ça a pu faire un peu peur. Après, pour moi, c'est un truc plutôt lumineux en fait. Le mouvement, c'est quelque chose que je fais souvent, explique-t-il, il part de quelque chose d'assez sombre mais qui va vers la lumière et les quatre mouvements de la pièce vont vraiment dans cette direction-là.

À mon avis, le quatrième mouvement est un peu la sortie de tout ça. Un petit mouvement plus apaisé, qui réconcilie, et qui est lumineux. Pour moi, le dernier mouvement est très lumineux (...) Après c'est peut-être un autre type de lumière, dit-il en éclatant de rie.

...Mais avant ça, il y a de la bataille, c'est un peu la guerre !

[ c'est un truc sur l'organisation du chaos dans la création ]

En fait, c'est un truc sur l'organisation du chaos dans la création... qui se décrit en temps réel, qui se déplie en temps réel, avec un texte qui dit ce qu'il est en train de se passer dans la pièce…

Ça décrit ce qui se passe texto musicalement, tout en réfléchissant à comment se fait la musique, et quel est le mystère qui opère dans la musique et sa création, avec, selon les langues, des distances particulières...

Au final, un album bel et bien pharaonique, à la folie intérieure comparable à la scène imaginée par Milos Forman dans son film Amadeus, et qui voit Mozart devenir fou lors de sa composition de son Requiem.

Effectivement, pendant cinq ans, ça a été un peu une sorte de bain permanent, avoue Olivier.

Des fois, pendant une semaine t'es sur quinze mesures qui vont tourner en boucle et puis telle phrase ou tel machin... et puis après une autre... après c'est carrément un autre bout du truc...

... mais de toutes façons, quand tu travailles sur un album, quel qu'il soit, il y a ce truc qui est toujours en train de mouliner dès que tu te laves les dents, dès que tu prends le métro... T'es dedans tout le temps! Les choses s'agrègent comme ça, tu les laisses reposer, tu les reprends, mais tu es en permanence en train de baigner dedans... ce qui est toujours très très agréable, conclut-il.

Quand c'est quelque chose que tu as plaisir à faire, c'est génial, ça t'accompagne tout le temps.

La version electro je pense qu'on était presque à 200 pistes, sur le No Land, c'est un peu pareil... on est à 186 pistes. Sur le symphonique, c'était pas tant que ça, parce qu'il y avait des micros et que tout le monde joue ensemble, là, c'est plus du montage, et les guitares, oui, c'était dix-sept guitares et la batterie donc ce n'est pas si pire non plus... mais, à enregistrer, c'était une bonne tannée... J'avais même pas fini d'enregistrer la première guitare, parce qu'en plus ce ne sont pas des trucs guitaristiques du tout, il fallait que je transcrive des trucs que j'avais écrit pour les violons, qui tricotaient à fond...

Des fois, j'enregistrais quatre mesures par quatre mesures. Le temps que j'ai mis à faire la première piste c'était dingue... Et il m'en restait seize à faire après…

Je me suis dit Mais dans quoi je me suis lancé ! et puis voilà... j'avais des deadlines, des mixes prévus, des masterings prévus, une sortie d'album prévue, cette tendinite qui me tombe sur les bras... pendant deux mois tu ne peux plus jouer parce que t'as trop forcé entre la souris et la guitare... Que des trucs comme ça !! Mais bon, ça fait partie du truc un peu épique... mais pendant que tu le fais, tu te dis Plus jamais ça !!! et puis trois ans plus tu lances... No Land... et tu te redis Plus jamais ça, conclue-t-il dans un sourire.

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