04 jui. ~ Berg Sans Nipple ~ Ep.4/4


l Berg Sans Nipple l Build With Erosion l

Antoine Gaillet, ingénieur du son, réalisateur-producteur a travaillé au fil des vingt dernières années avec un panel d'artistes aussi divers que variés et donc évidemment intéressants pour les colonnes de ce french-o-rama, sans crainte de rentrer, ou pas, dans les cases qui vont bien. Entre installation roots pour enregistrer Zombie Zombie et sauvetage des meubles avec Elista, il a eu le temps d'apprendre à désapprendre lors de son voyage au long court avec Berg Sans Nipple, un projet hors norme, et hors cadre comme il les aime.

Mais mine de rien, il y a toujours un point d'origine à une telle curiosité et à une volonté et capacité d'adaptabilité qui remonte pour le coup à ses jeunes années passées à la Nef, salle de concerts d'Angoulême, à la programmation souvent audacieuse.

Là, j'ai découvert à l'époque Soul Coughing, Grant Lee Buffalo, dEUS... et puis du Rammstein. Il y avait aussi Noir Désir à l'époque. Ça a été une grosse tendance rock.

... et puis des claques... T'as 17 ans, tu regardes dEUS qui déboule. Je pense qu'il m'en reste une empreinte indélébile.

Les gens qui auront vu les Belges débarquer à l'époque de leur premier album Worst Case Scenario, sur scène comme sur disque, ne pourront qu'acquiescer.

Petite anecdote, c'est un disque qui m'a vraiment énormément marqué, et quelques années après j'ai rencontré, genre dix ans après, le producteur qui a fait ce disque-là, confesse Antoine.

Il s'appelle Gilles Martin, il est français mais il vivait en Belgique et il avait fait aussi le 1er Dominique A, enfin qui avait fait plein de disques incroyables, le 1er Miossec aussi, et je lui dis... Oh la la ! Ça m'a marqué ce disque !!! et il me dit Oui ! C'était les cinq plus beaux jours de ma vie !!... Et là, je lui dis Mais comment on peut faire un disque aussi riche que ça en cinq jours ?!??

En fait tu te rends que sur ce premier disque, il y a cinq frontmen (…) Il y a 40.000 idées à la seconde. La prod t'as l'impression que ça a duré des mois et en fait non... cinq jours.

Pour Berg Sans Nipple, c'est après Cyann & Ben, après M83... Je me rappelle très bien. C'est Charlie, de Cyann & Ben (aujourd'hui dans Yeti Lane), qui me dit J'ai un copain, il a un groupe, ils devraient mixer un EP... Et du coup, je me retrouve à mixer cet EP...

Je m'entends bien avec les gars... Et les gars me disent Ben, tiens, on va partir en tournée... Est-ce que ça te branche ? Et moi... Ah non ! Les tournées, j'aime pas ça. Moi je fais du studio... et puis je regarde un peu leur tournée... À l'époque c'était MySpace, et je vois... pendant un mois … tour d'Europe !!! et je me dis Vas-y ! J'ai besoin de vacances... Je suis parti avec eux et ça a été une super expérience, dans le sens où pour le coup, Berg Sans Nipple, c'était un groupe qui rentrait dans aucune case, ce qui était un peu compliqué pour plein de gens... un jour on jouait dans un squat de punk avec les fûts de bière parterre, à peine de sono, le lendemain on allait jouer dans un musée d'art moderne très classe, deux jours après on jouait dans un gros festival de 4.000 personnes et le surlendemain on jouait dans une maison de culture de province... s'enthousiasme-t-il à l'évocation de tous ces souvenirs. Du coup, c'était complètement atypique (...) ils pouvaient vraiment faire des concerts qui rentraient un peu dans toutes les cases (...) Chez les punks, il y avait une énergie tellement punchy, tellement énervée, que ça passait nickel, ils adoraient, dans les musées d'art moderne, vu que c'était avant-garde et tout ça, ils adoraient, et dans les festivals pareil...

Je trouvais qu'il y avait un truc hyper original et donc du coup, je me suis un peu entiché de ce groupe-là et ça a été mon terrain de jeu ... j'ai fait derrière deux ou trois albums avec eux et ça m'a permis de me retrouver vraiment confronté (...) à tout ce que peut vivre un groupe, avec ce que ça a de positif et ce que ça a de négatif. Souvent, je dis que c'est mon groupe, j'étais pas sur scène avec eux, mais j'ai vécu tout ce qu'un membre de groupe peut vivre...

Ces productions répétées pour Shane Asepgren et Jérôme Lorichon sont donc venues s'intercaler entre un disque à gauche, un disque à droite, autant d'expériences avec les uns qui sont venues nourrir son travail avec les autres.

Avec eux, j'ai appris un truc qui est assez marrant qui s'appelle les chemins de traverse... qu'il n'y a pas de règle dans le processus de création et du coup dans le processus de production, explique-t-il.

Ça arrivait parfois d'enregistrer une répet, avec à l'époque un MiniDisc, un dictaphone, ou un truc comme ça... de prendre un sample, de le rejouer avec un sampler, de le dépitcher ou quelque chose comme ça... et construire avec ça tout un morceau...

Du coup, ça, ça me sert au quotidien, avoue-t-il, présentant la pratique de cette option de création comme une belle alternative à l'utilisation simple d'instruments classiques avec des accords classiques.

Je pense que ça m'a développé le truc de l’expérimentation et des bidouilles. À l'époque, en plus, il y avait plein de moments où on repassait tous les sons dans des amplis, des pédales… Par exemple, il y a un disque que j'ai fait avec eux... sur les batteries, il n'y a pas de micros… alors tout le monde me dit Mais comment tu fais sans micro ? En fait, j'avais collé des capteurs, des piézos*... C'est en général des cellules pour les violons, les pianos... J'avais collé ça sur toutes mes batteries et du coup il n'y avait pas de micros à proprement parler mais une autre technique de prise de son. Du coup, ça fait des sons hyper organiques... t'as l'impression d'entendre une boite à rythmes mais tu ne sais plus trop en fait, tellement c'est déformé.

L'expérimentation, que j'ai pu avoir avec eux, je l'ai répercuté sur plein de disques, confirme-t-il. Il y a plein de moments où on enregistrait les batteries dans des mixettes de DJ pour pouvoir utiliser des filtres... à la fin, ma batterie, j’avais plus le choix, j'avais une batterie en stéréo avec déjà tous mes effets et tout, je ne pouvais plus la mixer autrement, elle était comme ça...

Une expérience de l'expérimentation qui aboutit, pour Antoine, à se décomplexer, à se couper des possibilités à un moment, pour se dire On prend des décisions au fur et à mesure et puis on les assume !, ajoutant pour résumer... à un moment donné, dans la production, c'est ça aussi... assumer tes choix au fur et à mesure.

En gros, je l'ai (développé) de manière intuitive, en expérimentant avec les Berg Sans Nipple... il y a certains titres (...) où il y avait plein d'instruments mais au final j'avais huit pistes !!

Mais tu vois les Beatles l'ont fait, et c'est très bien les Beatles !, dit-il avec un grand sourire. Après, j'ai appris que Nigel Godrich**, il faisait ça aussi... Il mixe très peu ses disques. En fait, il fait sa prod au fur et à mesure, et une fois que la prod est finie, il fait Bin voilà ! Il est fini le disque !... Il passe pas trois mois de mix pour essayer de faire le truc et tout... non, c'est au fur et à mesure. Tu prends tes décisions... Tiens, la basse, elle sera compressée et elle aura du delay et de la reverb', ta batterie, elle sera en mono à gauche, ta guitare, elle sera comme ça, et puis tu arrives à la fin de ta prod... Et bien voilà, c'est comme ça !

Donc avec Berg Sans Nipple, ça a vraiment été ce truc de s'affirmer en fait, et de s'émanciper des codes de productions... Pour résumer, je crois qu'au fur et à mesure (...) en fait, j'ai appris qu'il n'y a pas de règle... que la seule règle de production, c'est qu'il y a pas de règle... que tu peux faire tout comme tu veux.

De fait, ce que décrit Antoine ici renvoie aussi à ce que des milliers de petits groupes amateurs et artistes en herbe ont fait à un moment ou un autre avec un simple magnéto cassette ou un quatre pistes... Ça renvoie à la beauté de l'enregistrement sur quatre ou huit pistes... avant Pro Tools... où l'artiste devait prendre le risque d'écraser l'existant et de ne plus pouvoir revenir en arrière, pas de Pomme Z... Si c'est raté, c'est définitif !... une époque avant que les logiciels ne permettent de démultiplier le nombre de piste de façon parfois indécente... Il suffit de demander à Butch Vig le nombre de pistes de guitares pour certains titres de Garbage.

Tu touches un point qui est hyper important, réagit Antoine. C'est que le problème de Pro Tools, c'est que d'un coup tu as la main sur tout et que tu peux tout faire. En gros, tu as un champ des possibles qui est énorme. Tu peux tout recaler à la note près, tu peux tout remettre comme tu veux, et aujourd'hui je vois beaucoup de prods, il y a beaucoup de disques qui sortent, et franchement, je trouve que tout sonne très très très très bien… Souvent, j'écoute des trucs, je me dis P**** mais le son qu'il y a !!!

Le niveau de production globale en France mais dans le monde entier (...) est monté, mais d'un niveau... c'est paranormal… Des fois, on m'envoie des maquettes, on me dit C'est une maquette...

... et je dis Y a vingt ans, c'aurait été un disque !!! On l'aurait sorti comme ça !!

C'est épatant ce qu'on peut faire aujourd'hui (...) Il te faut un Garage Band, si tu veux mettre un peu plus, tu t’achètes Logic Pro. Ça coute 180 euros et t'as un truc, tu bosses dessus, tu peux te dire que tu sors un disque, et du coup, c'est compliqué, effectivement, t'as 150 disques qui peuvent sortir par semaine (...) C'est dur de sortir son épingle du jeu de ça.

Donc c'est vrai que le niveau, il a augmenté, après je ne sais pas comment le dire mais dans ce tout nickel nickel nickel bien produit, il ne faut pas oublier que la musique c'est un media de communication et quand (...) tu canalises tout (...) tu risques de perdre un peu ton message...

On regarde les années 80 avec dédain en disant Oh la la... les sons et tout... et puis t'as vu comment ça groove pas ? C'est un peu plastique... On rigole des années 80, des reverbs, de comment c'est produit... après les morceaux restent ce qu'ils sont, y a des très bons morceaux dans les années 80, il y a une esthétique c'est vrai un peu moyenne, des fois, mais je pense que ce qu'on vit depuis dix ans, le tout recalé, le tout autotuné, le tout remis droit et tout... dans 15 ans, je pense qu'on va bien se marrer, on va regarder ça et on va se dire Oh la la qu'est-ce qu'on a fait !?!!

Toute la gymnastique pour moi aujourd'hui, en fait, explique-t-il, c'est de rester toujours sur l'instinct de Pourquoi je recale, pourquoi je retune et pourquoi je ne le fais pas…

Je vois très bien certains mecs qui ont une gymnastique de tout recaler parce qu'ils veulent bien faire, ils veulent que ce soit nickel nickel nickel nickel… Mais on en revient au processus de création... T'as des gens pour qui il faut recaler tout systématiquement, remettre tout juste, alors que moi, il y a plein de moments où, mais ça ce n'est que mon approche, j'enregistre plein de choses, c'est pas calé, je sais que c'est pas calé... et puis je commence à mixer et s'il y a vraiment des éléments qui me gênent... là... je recale les deux, trois trucs qui me gênent…

Je laisse le plus longtemps la vie vivre, pour donner la chance à l'accident, oui c'est pas en place, ça accélère un petit peu, ça bouge... l'important, c'est comment tu recales… comment tu agis sur le chaos pour redonner vie aux choses...

...Et en matière de chaos, avec Berg Sans Nipple, il a eu de quoi faire... au regard de ce qu'il nous raconte.

Build with Erosion... est un disque que je trouve assez incroyable… tranche-t-il d'emblée. Il y a des idées dans tous les sens et en plus j'ai l'impression que c'était hyper précurseur sur la prod, sur les morceaux, j'ai l'impression qu'on avait dix ans d'avance...

Je le trouve lunaire ce disque.. les disques d'avant sont dans un format beaucoup plus post-rock, des fois un peu plus expérimentaux, et là (...) on n'est pas non plus dans la pop à proprement parler mais il y a un truc un peu plus, j'ai envie de dire, accessible... mais je ne suis même pas certain en fait !

... En tout cas, il y a une recherche de fou. En gros, c'est un disque qu'on a fait sur deux ans et demi, un truc comme ça, sachant que Shane était pas mal à l'étranger, donc on se voyait tous les quatre à cinq mois... Forcément ça a été dilué dans le temps, mais du coup il y a vraiment des processus de prod que tu verra jamais ailleurs … des fois, je repense à comment on a fait... je me dis Est-ce que je l'ai rêvé ? Est-ce qu'on a vraiment fait ça comme ça ?

Je serais curieux parfois de réécouter les pistes pour me dire Mais oui voilà ! On l'a fait comme ça oui ! Il y a des trucs, on est allés vraiment très très très très loin dans l'expérimentation et dans le processus de création (...) en plus avec des outils qui n'étaient pas vraiment... laisse-t-il flotter en faisant la moue. Aujourd'hui, je suis beaucoup plus équipé et armé pour faire un disque... À l'époque, on n'avait pas beaucoup de pistes, c'était tout un peu dans la bidouille et voilà.

Ce disque, c'est un disque qui est arrivé vraiment à la fin du groupe, un groupe un peu essoufflé, je pense, ajoute-t-il nostalgique. On s'aime toujours et tout, mais je pense qu'on était arrivés au bout d'un truc... mais c'est un disque sublime à tous les niveaux... Il y a vraiment des approches de prod, faut être un peu analytique, mais il y a plein de sons dont je serais incapable de te dire d'où ils sortent en termes de texture... ça va assez loin et le tout sans compromis… C'est un disque assez extreme, mais j'ai vraiment l'impression, pour peu qu'on se penche dessus, assez accessible en fait.

Pourtant, sa manière d'en parler suggère par moment un côté très control freak.

Il y a un peu de ça... sourit-il. mais control freak de l'accident en fait. Je pense que la complexité c'était qu'il y avait ce côté... provoquer, provoquer, provoquer l'accident... et une fois que l'accident était là, le garder, le garder, le garder... parce que c'est ça aussi... avec tous ces accidents, t'as vite fait de les diluer et de les perdre... Ce disque-là, c'est une succession d'accidents qu'on a essayé de canaliser... mais des fois je me dis est-ce que trop d'accidents ne tue pas l'accident ? T'as tellement d'accidents que tu te dis Oh, oh !! Elle est où la route ?

Sur un disque comme ça, je me dis chaque son est un accident. Là où ça a été très long, c'est qu'il n'y a pas un son limpide, genre... On a fait un synthé, tiens je te le donne comme il est ! Il y a eu 46.000 accidents jusqu'à ce qu'il arrive à toi (...) et je ne me rends pas compte, parce que tous ces accidents ce sont des moments de ma vie aussi, mais quand t'écoutes en auditeur lambda, est-ce que ça ne fait pas trop d'accidents pour ta gueule ? C'est possible !

... Oui il est assez cérébral ce disque, là où sur les premiers Berg Sans Nipple, c'était plus de l'ordre de la musique limite improvisée, plus directe, il y avait moins de filtres. Sur le dernier oui c'est carrément plus complexe.

* diminutif pour piézoelectrique

* Radiohead, Beck, Beta Band, Flaming Lips, Charlotte Gainsbourg, Pavement, Divine Comedy,...


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